Religions, régimes politiques et fantasmes contemporains

Depuis sa structuration moderne au XVIIIᵉ siècle, la franc-maçonnerie suscite à la fois fascination, admiration et hostilité. Rarement une institution initiatique aura été autant célébrée pour son humanisme et son universalisme, et simultanément accusée de conspirer contre l’ordre établi.

Pourquoi cette persistance de l’opposition ? Qui sont les adversaires historiques et contemporains de la franc-maçonnerie ? Dans quels pays est-elle interdite ? Et qu’en est-il en France ?

Cet état des lieux propose une analyse historique, religieuse et géopolitique.

L’opposition religieuse : une incompatibilité ancienne

L’Église catholique : une condamnation continue depuis 1738

L’opposition la plus structurée et la plus ancienne provient de l’Église catholique.

Dès 1738, le pape Clément XII publie la bulle In Eminenti Apostolatus Specula, condamnant les loges maçonniques. Cette condamnation sera réaffirmée à plusieurs reprises, notamment par Léon XIII dans l’encyclique Humanum Genus (1884), texte majeur de l’anti-maçonnisme catholique.

Les griefs principaux sont :

  • Le relativisme religieux supposé.
  • La coexistence interconfessionnelle en loge.
  • Le secret initiatique.
  • L’influence maçonnique dans la promotion de la laïcité.

En 1983, la Congrégation pour la doctrine de la foi confirme que l’appartenance à la franc-maçonnerie reste incompatible avec la doctrine catholique.

Il faut toutefois distinguer la position institutionnelle de l’Église et les pratiques locales : dans certains pays, les tensions sont faibles ; dans d’autres, elles demeurent fortes.

Islam et franc-maçonnerie : entre suspicion et interdiction

Il n’existe pas de position unique dans le monde musulman. Cependant, plusieurs autorités religieuses ont pris position contre la franc-maçonnerie, notamment :

  • Université Al-Azhar
  • Ligue islamique mondiale

Les accusations portent souvent sur :

  • Une prétendue collusion avec le sionisme (accusation historiquement infondée mais politiquement instrumentalisée).
  • Le caractère secret et international.
  • Une philosophie perçue comme concurrente de la loi religieuse.

Dans plusieurs pays à régime théocratique, ces positions religieuses ont conduit à une interdiction.

Certains milieux protestants évangéliques

Dans certains courants fondamentalistes, la franc-maçonnerie est assimilée à :

  • Un ésotérisme incompatible avec la foi chrétienne.
  • Un syncrétisme religieux.
  • Une organisation « occulte ».

Ces critiques relèvent davantage de l’anti-ésotérisme théologique que d’un affrontement politique.

Les régimes autoritaires : la franc-maçonnerie comme menace politique

La franc-maçonnerie prospère généralement dans les sociétés libérales. Inversement, elle est combattue dans les régimes autoritaires parce qu’elle cumule plusieurs caractéristiques jugées dangereuses :

  • Réseau transnational.
  • Indépendance vis-à-vis de l’État.
  • Promotion des libertés individuelles.
  • Sociabilité autonome.

Le nazisme : l’obsession du « complot judéo-maçonnique »

Sous Adolf Hitler, la franc-maçonnerie est interdite en 1935.

Elle est assimilée au mythe du « complot judéo-maçonnique », construction idéologique visant à désigner un ennemi intérieur responsable des défaites et des crises allemandes.

Les loges sont dissoutes, les archives saisies, et des francs-maçons sont déportés. La franc-maçonnerie est perçue comme :

  • Cosmopolite.
  • Universaliste.
  • Porteuse des valeurs des Lumières.

Autant d’éléments incompatibles avec l’idéologie raciale nazie.

Le fascisme italien

En 1925, Benito Mussolini interdit la franc-maçonnerie.

Le régime considère les loges comme :

  • Des réseaux concurrents du parti unique.
  • Des bastions républicains.
  • Des foyers d’opposition libérale.

Les régimes communistes

Sous Joseph Staline, la franc-maçonnerie est interdite en URSS.

Motifs :

  • Organisation indépendante du Parti.
  • Sociabilité jugée bourgeoise.
  • Réseau international échappant au contrôle étatique.

Dans la plupart des pays du bloc soviétique, les loges disparaissent jusqu’à la chute du mur de Berlin.

Le paradoxe est intéressant : la franc-maçonnerie a été combattue aussi bien par l’extrême droite que par l’extrême gauche totalitaire.

Les pays où la franc-maçonnerie est interdite aujourd’hui

En 2026, elle est interdite ou impossible en pratique dans plusieurs États, notamment :

  • Arabie saoudite
  • Iran
  • Syrie
  • Brunei
  • Chine (interdiction générale des sociétés indépendantes)

Dans ces pays, les raisons sont principalement :

  1. Interdiction des organisations autonomes.
  2. Méfiance envers les réseaux internationaux.
  3. Influence religieuse dominante.
  4. Confusion entretenue avec des théories complotistes.

Dans d’autres États autoritaires, la franc-maçonnerie est tolérée mais surveillée.

La situation en France : entre conflits historiques et liberté républicaine

Aucune interdiction aujourd’hui

La franc-maçonnerie est pleinement légale en France. Les principales obédiences sont notamment :

  • Grand Orient de France
  • Grande Loge de France
  • Grande Loge Nationale Française
  • Grande Loge Féminine de France

Elles fonctionnent dans le cadre de la loi de 1901 sur les associations.

L’interdiction sous le régime de Vichy

Sous Philippe Pétain, la franc-maçonnerie est interdite dès 1940.

Les mesures comprennent :

  • Dissolution des loges.
  • Spoliation des biens.
  • Publication des noms de francs-maçons.
  • Organisation d’expositions anti-maçonniques.

Le régime reprend la rhétorique du « complot judéo-maçonnique » et inscrit l’anti-maçonnisme dans son idéologie autoritaire.

Les critiques contemporaines en France

Aujourd’hui, les oppositions sont principalement :

  • Milieux catholiques traditionalistes.
  • Extrême droite identitaire.
  • Sphères complotistes numériques.
  • Critiques médiatiques sur l’entre-soi ou l’influence supposée.

Cependant, aucune force politique majeure ne propose son interdiction.

Les raisons profondes de l’hostilité

À travers les siècles, les arguments évoluent mais certaines constantes demeurent.

Le secret initiatique

Le caractère discret nourrit fantasmes et suspicions.

L’autonomie

Une organisation qui échappe au contrôle religieux ou étatique inquiète.

L’universalisme

La fraternité transnationale est suspecte dans les régimes nationalistes.

La laïcité

En France notamment, l’engagement historique de certaines obédiences en faveur de la séparation des Églises et de l’État a cristallisé des oppositions.

Les théories complotistes

Internet a démultiplié la diffusion d’anciens mythes, recyclés dans de nouvelles narrations conspirationnistes.

Mythe et réalité

Il est frappant de constater que la franc-maçonnerie a été successivement accusée :

  • D’être capitaliste par les communistes.
  • D’être révolutionnaire par les monarchistes.
  • D’être bourgeoise par l’extrême gauche.
  • D’être subversive par l’extrême droite.
  • D’être athée par les religions.
  • D’être religieuse par certains laïcs radicaux.

Cette plasticité des accusations révèle souvent davantage les peurs des opposants que la réalité maçonnique elle-même.

Conclusion : un baromètre des libertés publiques

L’histoire montre une constante :
Là où la liberté d’association, la liberté de conscience et l’État de droit sont garantis, la franc-maçonnerie peut exister librement.
Là où le pouvoir devient autoritaire, elle est surveillée ou interdite.

La franc-maçonnerie apparaît ainsi comme un révélateur : sa situation dans un pays constitue souvent un indicateur du niveau de liberté démocratique.

Comprendre ses oppositions ne consiste pas seulement à dresser la liste de ses adversaires, mais à analyser les tensions permanentes entre :

  • Secret et transparence,
  • Universalité et souveraineté,
  • Liberté individuelle et pouvoir central,
  • Spiritualité libre et dogme imposé.

Plus de trois siècles après les premières condamnations, la franc-maçonnerie demeure un objet de débat. Et peut-être est-ce là le signe qu’elle continue d’occuper une place singulière dans l’histoire des idées et des institutions.